Un constat qui interpelle : la Côte d'Ivoire produit à elle seule près de 40 % du cacao mondial, mais la majorité de cette richesse brute quitte le continent pour être transformée en Europe ou en Amérique du Nord. Le chocolat vendu dans les grandes surfaces mondiales rapporte des dizaines de milliards de dollars — dont une fraction infime revient aux pays producteurs. Ce paradoxe est au cœur du débat sur la transformation locale.
La chaîne de valeur du cacao : qui gagne quoi ?
La filière cacao génère une valeur considérable à chaque étape de sa transformation. De la fève brute à la tablette de chocolat, la valeur du produit peut être multipliée par 10, voire par 20. Pourtant, les pays africains producteurs se contentent encore majoritairement d'exporter des fèves brutes ou du beurre de cacao semi-transformé, laissant aux industriels des pays consommateurs le soin — et le profit — de fabriquer les produits finis.
Les atouts de la transformation locale
Développer la transformation sur le continent présente des avantages considérables. Sur le plan économique, cela permet de créer des emplois qualifiés, de diversifier les sources de revenus, de réduire la dépendance aux fluctuations des cours mondiaux et d'augmenter significativement les recettes fiscales de l'État.
Sur le plan industriel, la Côte d'Ivoire est déjà le premier pays broyeur de cacao en Afrique et l'un des premiers au monde, avec des unités de transformation implantées à Abidjan et San Pedro. Des groupes internationaux comme Cargill, Barry Callebaut ou Olam y opèrent des usines de broyage, produisant beurre, poudre et liqueur de cacao destinés à l'exportation.
Les freins à surmonter
Malgré ces avancées, plusieurs obstacles ralentissent le développement d'une transformation véritablement intégrée. Le manque d'accès au financement pour les PME locales, la faiblesse des infrastructures énergétiques, la concurrence déloyale des produits importés subventionnés et les barrières tarifaires imposées par certains pays importateurs sur le chocolat africain fini constituent autant de défis structurels.
À cela s'ajoute un défi de marché : la consommation locale de chocolat en Afrique reste encore faible, même si elle est en progression. Développer ce marché intérieur est une condition essentielle pour soutenir une industrie chocolatière africaine viable.
Une ambition politique affirmée
Les autorités ivoiriennes ont affiché leur volonté de transformer localement au moins 50 % de la production nationale de cacao. Une ambition soutenue par des politiques d'incitation fiscale à destination des investisseurs industriels et par des accords de partenariat avec des acteurs internationaux.
Des initiatives privées émergent également, portées par une nouvelle génération d'entrepreneurs africains qui misent sur le chocolat « bean-to-bar » — de la fève à la tablette — pour créer des marques africaines à forte identité et à haute valeur ajoutée, destinées aussi bien aux marchés locaux qu'à l'export.
L'enjeu d'une souveraineté économique
Au-delà des chiffres, la transformation locale est une question de souveraineté économique. Continuer à exporter des matières premières brutes tout en important des produits finis à prix élevé est un modèle que de nombreux économistes et dirigeants africains jugent insoutenable. L'avenir du cacao africain se construira dans ses usines, ses laboratoires et ses marques — pas seulement dans ses plantations.



.jpeg)